Retour aux réflexions

L'auteur Enno Strobel

Pasteur, responsable service Mission

Thème de la réflexion : entraide

L’aumône, c’est plus que quelques pièces…

« Fais l’aumône selon ton bien, et si tu n’en as pas beaucoup, n’aie pas peur de donner une petite aumône. » (Tobie 4, v. 8)

Le livre de Tobie fait partie des livres apocryphes de l’Ancien Testament. À l’origine, ceux-ci ne furent pas inclus dans la collection qui constitue la Bible hébraïque. Martin Luther en a dit : « Ce sont des livres qui ne sont pas égaux à l’Écriture sainte, mais il peut être utile et bon de les lire ». C’est pourquoi il les a rattachés en annexe à l’Ancien Testament.

Notre parole de vie pour le mois d’octobre est extraite d’un passage dans lequel le vieux Tobie donne à son fils Tobias des directives sur ce qu’il lui incombe de faire après sa mort, ainsi que des conseils pour la conduite de sa vie future.

Tout un paragraphe est consacré à la question des aumônes.

Le mot « aumône » vient du grec et signifie : pitié, compassion. C’est donc un don matériel que l’on fait dans un élan de sympathie à une personne dans le besoin, quel que soit son manque.

À ce sujet me viennent à l’esprit diverses images et scènes

Mon grand-père qui, par compassion pour quelqu’un venu à sa porte, a pris un abonnement pour un magazine de télé, ce qui lui valut les foudres de ma grand-mère, parce qu’il s’était fait avoir.

Il a sans doute apporté un petit réconfort à la personne venue à sa porte. Mais ceux qui en ont surtout profité, ce sont le chef de la colonne d’imprimante et l’éditeur du magazine.

Le « gitan » à la porte du presbytère, qui me raconte une histoire censée m’émouvoir. Je reste délibérément rationnel et ne me laisse pas toucher. Quand il remarque que son cinéma ne donne rien, il devient impudent, me maudit et finit par partir. Je le vois au coin de la rue monter et démarrer dans une Mercedes.

Chaque jour, je marche dans Strasbourg. Le nombre des sans-abris qui mendient de l’argent ne cesse de croître. Il n’est pas possible de donner à tous quelque chose. Pourtant, j’ai mauvaise conscience quand je passe devant eux sans rien leur donner, et davantage encore quand, en passant, je détourne le regard. J’essaie de combattre mon émotion, mais en vain. Parfois je les regarde en face, leur rend leur salut. « Vous n’auriez pas une petite pièce pour moi ? » Je secoue la tête en souriant. « Tant pis », dit un jour l’homme assis par terre devant moi. « Vous m’avez souri, c’est rare que quelqu’un me rende un sourire ! » Un sourire égale une aumône ?

L’aumône : une sorte d’assurance-vie ?

Tobie, qui donne à son fils des conseils pour une vie pieuse et qui plaisent à Dieu, va bien plus loin que la recommandation de donner « de bon cœur » : « À tous ceux qui mènent une vie juste, donne des aumônes de tes biens ». Cela demande une approche raisonnée, voire une évaluation de ses actes et de ses paroles. À vrai dire, il ne s’agit plus du tout de se laisser émouvoir.

« Que ton œil ne soit jamais envieux quand tu fais l’aumône ! » L’envie est une émotion négative, que l’on peut s’étonner de voir ici en lien avec le don. Cela veut-il dire que l’on ne doive pas, après coup, regretter d’avoir donné ? Quant à la question de la justice, l’auteur entend-il par-là : avant de donner, examine ton cœur, ta raison, de sorte qu’après coup, tu ne ressentes aucun malaise ?

« Donne selon tes possibilités, et si tu ne possèdes que peu de biens, n’hésite pas à donner peu. Ainsi tu te constitueras un bon trésor pour les temps de misère. Car les aumônes sauvent de la mort et préservent des ténèbres. L’aumône est un don approprié pour tous ceux qui la font en honorant le Très Haut. » L’aumône servirait à faire bonne impression à Dieu et à s’assurer ainsi son salut ? La pièce accordée au sans-abri serait une sorte de traite pour une assurance-vie ?

Le sermon sur la montagne

« Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés. Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu », dit Jésus dans le Sermon sur la montagne. J’avoue que cela me parle davantage, quand je pense à la question du don ; c’est du moins un commentaire important de la recommandation de Tobie.

L’aumône, au sens plus profond du mot, est plus qu’un sou. La pièce lancée dans un chapeau tendu peut tout au plus aider ponctuellement. Même plusieurs pièces sont vite dépensées, à quelque fin que ce soit. Se laisser toucher par la pauvreté d’une ou d’un grand nombre de personnes et en éprouver une soif de justice met en route tout un processus. De simples paroles ne suffisent pas face à la faim et à la soif, qui ne font qu’augmenter si rien n’est entrepris. Tant qu’elles ne sont pas apaisées, on finit par ne plus pouvoir penser ni agir !

La misère qui m’entoure et qui sévit dans le monde est grande. Seul, je ne peux pas la faire disparaître. Mais je peux m’engager selon mes possibilités : « … et si tu n’as que peu de biens, n’hésite pas à faire une petite aumône ! »

Reconnaître l’injustice et exiger la justice, cela demande de réfléchir. Faire preuve de miséricorde demande une participation émotionnelle. S’engager alors sans regret – avec un cœur pur – vous permet d’entrevoir le ciel du fond de l’abîme et fait du moindre sourire un don qui apaise.

Enno Strobel,
pasteur, directeur du service mission de l’UEPAL

Cette réflexion est la traduction française de  l’article « Almosen, mehr als ein paar Groschen » issu des pages « Glauben und Leben » dans le Nouveau Messager de septembre 2019.

Traduction par Élisabeth Peter

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