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L'auteur Christian Krieger

Pasteur, vice-président de l'UEPAL, président de l'Église réformée d'Alsace et de Lorraine, président de la Conférence des Églises européennes

Thème de la réflexion : Confinement, Réflexions

A propos de ce qui est essentiel

Suite aux annonces du reconfinement le 29 octobre 2020, une réflexion s'ouvrit sur l'essencialité du culte.

Les mesures sanitaires prises le 29 octobre 2020 par le gouvernement français, avec notamment la fermeture des commerces non-essentiels, ont lancé un débat sur ce qui serait essentiel et ce qui ne le serait pas. Par l’interdiction faite aux religions de tenir des assemblées cultuelles, à l’exception des obsèques, le gouvernement situe de fait le cultuel dans le non essentiel.

Disons-le d’emblée, oui, le culte est essentiel ! En être privé relève d’une enfreinte à la liberté religieuse. Et ajoutons de suite, comme dans un même mouvement, que malgré ces mesures de confinement, les protestants continuent d’avoir accès à cet essentiel que représentent l’écoute de la parole de Dieu et la prière commune. En effet, grâce à l’ensemble des moyens mis en oeuvre dans nos lieux d’église pour garder le lien avec les paroissiens, mais touchant également des publics distancés, et notamment par les cultes en ligne, enregistrés ou diffusés en direct, aucun ne peut se dire privé de la possibilité d’être nourri par la parole de Dieu ou de participer à un temps de prière communautaire. De fait, l’usage du terme « essentiel » est aussi malheureux que l’était l’expression « distanciation sociale ». Il faut n’y voir, ni plus ni moins, qu’une regrettable erreur de langage. En effet, qui peut raisonnablement prétendre que la culture, la lecture, la spiritualité, la pratique sportive, la marche en montagne, les rencontres familiales ou les relations sociales ne sont pas essentielles, ne relèvent pas de l’essence même de l’être humain ? L’Organisation Mondiale de la Santé définit la santé comme suit : « un état de complet bien-être physique, mental et social, [qui] ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». Cette définition mentionne bien trois composantes, les besoins primaires du corps – il faut bien se nourrir et, le cas échéant, se soigner –, ceux essentiels de l’esprit, le culte et la culture ainsi que les relations sociales. Ainsi, l’interdiction faite durant le premier confinement de visiter les aînés en maison de retraite, fortement heureusement maintenant assouplie, faisait le choix du primaire au détriment de l’essentiel. Il s’agissait de permettre de durer, à défaut d’offrir la possibilité de vivre et privait nos aînés de l’essentiel.

Concernant le recours porté notamment par la Conférence des Évêques de France contre l’interdiction faite en France aux religions de tenir des assemblées cultuelles, je me félicite que la Fédération protestante de France, tout comme le Conseil Français du culte Musulman et le Grand Rabbin, ne s’y soit pas associée.

Mais qu’est-ce qui est donc essentiel pour une Église protestante ? Le protestantisme est fondé sur une spiritualité de l’écoute et de la parole. Analysant le monde des religions, André Gounelle distingue deux attitudes religieuses.

La première attitude, qu’il qualifie de sacramentelle, met l’accent sur la réalité de la présence de Dieu en certains lieux. Il entend par là « des endroits, mais aussi des institutions (l’Église, la papauté, l’ensemble des évêques, les conciles ou synodes), des textes (la Bible, les définitions doctrinales et confessions de foi ecclésiastiques), des cérémonies (rites, sacrements), des objets (reliques), voire des images (icônes). » Dans cette approche on croit qu’en s’approchant de ces lieux que l’on tient pour sacrés on se met en présence de Dieu.

La seconde attitude a, au contraire, un caractère iconoclaste. « Au sens propre, l’iconoclasme consiste à casser les icônes, à briser les statues ou à déchirer les images sacrées. Par extension, ce terme s’applique à ceux qui rejettent toute figuration et refusent toute localisation de Dieu. L’iconoclasme s’en prend non seulement aux représentations picturales du sacré, mais aussi au ritualisme, au sacramentalisme, au dogmatisme, à l’ecclésiocentrisme, au biblicisme, non par incrédulité ou incroyance, mais parce qu’il redoute, non sans raisons, qu’on divinise les rites, les sacrements, l’Église, la Bible, les dogmes et qu’on en fasse des idoles. » Cette approche considère qu’il relève d’un blasphème de vouloir sacraliser certains lieux. Dieu seul est divin. Rien ne peut le lier ni “l’enclore”, comme le formule Calvin. Dans cette approche, Dieu reste toujours souverainement libre. Sa présence n’est pas matérielle. Elle est définitivement spirituelle, et relève toujours d’un acte ou d’un événement dû à l’Esprit, jamais d’une institution. « Dieu ne réside nulle part. Il vient à nous quand et comme il le veut. » André Gounelle qualifie cette seconde attitude de prophétique, en écho à la critique prophétique du Testament commun dénonçant le ritualisme religieux (cf. Amos 5,21-24 ou Esaïe 1,10-17).

Loin de moi l’idée de faire jouer l’une de ces attitudes contre l’autre. Elles ont une forme de complémentarité. Toujours est-il que l’attitude prophétique, affirmant que Dieu se trouve au delà de tout ce que nous pouvons toucher, imaginer et penser correspond plutôt à une approche protestante, sans en détenir le monopole. De cet esprit, pouvoir se mettre à l’écoute de la parole, même par le truchement de la technique, nous assure l’essentiel, vivre la quête de celui qui est esprit et vérité.

Ce n’est pas là un excès de rationalisme. Analysant le Traité des reliques de Calvin, Bernard Cottret, souligne à juste titre : « Par bien des aspects, Calvin est déjà un moderne. Mais le rationalisme ne constitue pas son but avoué « Dans l’esprit des réformateurs, la critique des superstitions pour des raisons de vraisemblance et de bon sens ne constitue qu’un argument d’appoint. Car Luther, Calvin et leurs disciples rejettent les “idolâtries“ essentiellement au nom du culte en esprit et en vérité. »

Héritiers de ce protestantisme qui a payé au prix fort son combat pour la liberté religieuse en France, ne confondons pas les choses. Le gouvernement a pris une mesure de restriction généralisée de circuler pour limiter les contacts sociaux, et ainsi réduire la circulation du virus. Certes la pratique religieuse est contrainte et bien des croyants sont privés d’éléments constitutifs de leurs pratiques religieuses. Mais personne ne peut prétendre sérieusement qu’il y a une atteinte délibérée à la liberté religieuse. A trop confondre et amalgamer les concepts, nous contribuons d’une part à alimenter les thèses complotistes actuellement en pleine ébullition, et d’autre part à compliquer la présence des religions de “bonne volonté“ en une France où nombreux sont ceux qui les qualifient bien trop rapidement d’obscurantistes.

Que la grâce du discernement abonde !

© Christophe Meyer - Intérieur de l'Eglise d'Ostheim

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