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L'auteur Philippe AUBERT

Pasteur

Thème de la réflexion : Confinement, foi et spiritualité, Réflexions

Cène et chuchotements

Réflexion sur la place de la cène dans notre vie d'Eglise.

L’interdiction des cultes pendant le premier confinement et le second que nous traversons encore pour quelque temps, a fait ressurgir la question de la place de la cène dans notre théologie, dans notre vie d’Église et dans notre piété. Pour faire court, disons que pour certains, le « jeûne eucharistique » est insupportable, pour d’autres, il est certes regrettable mais reste marginal par rapport à l’ensemble des questions posées par l’arrêt des cultes en présentiel. A écouter les arguments des uns et des autres, on comprend qu’ils expriment des conceptions différentes de la cène. Différentes mais classiques, comme on les trouve dans les débats du seizième siècle entre catholiques et protestants, ainsi que simultanément dans les Églises issues de la Réforme. Les conceptions de Luther, Calvin et Zwingli portent sur le mode de présence du Christ, mais dans son évolution historique, le protestantisme a poursuivi le débat en posant, parfois, les questions autrement.

C’est le cas de John Locke (1632 1704). Dans son livre, Le Christianisme raisonnable (1695), le philosophe tente d’accorder les Écritures aux exigences de la raison montante et triomphante. Dans cette perspective, il rejette une interprétation supranaturelle de la cène. Plutôt que de commenter les récits des Évangiles synoptiques, il porte toute son attention à l’Évangile de Jean qui ne rapporte pas l’institution de la cène. Les passages du chapitre 6 sur le « Pain de Vie », sont pour lui de la plus haute importance. Dans ce discours spirituel adressé aux disciples, Jésus n’a pas besoin de la présence des espèces pour se révéler comme Fils de Dieu. La métaphore de la chair et du sang fonctionne en dehors du rite eucharistique. La foi est une nourriture permanente et la célébration liturgique de la cène est comprise alors comme une théâtralisation d’une réalité spirituelle, ou comme une métaphore en action.

Plus proche de nous, mais malheureusement peu connu dans nos communautés, Ralph Waldo Emerson (1803-1882) s’est interrogé sur l’autorité du rite eucharistique. Dans un texte de 1832, Le Dernier Repas, l’étude des récits évangéliques l’amène à conclure que Jésus n’a jamais imaginé que la symbolique de ce repas puisse s’adresser à d’autres que ses disciples rassemblés autour de la table. « Je demande à celui qui croit que Jésus a institué la cène pour qu’elle soit perpétuellement commémorée, d’en lire le récit dans les autres Évangiles, puis de le comparer avec le récit qu’en donne saint Jean, et de me dire si le lavement des pieds n’y est pas institué bien plus explicitement que la cène ». Emerson ne dit pas qu’il faut renoncer à la cène, pour lui elle peut faire partie de la liturgie mais à la même place que d’autres éléments, sans autorité particulière. Cependant, il met en garde contre une confusion possible créée par le rituel, à savoir que le vrai culte est transféré de Dieu au Christ. Cette confusion risque de fausser la relation à Dieu, elle trouble les esprits qui ne parviennent pas toujours à faire la distinction entre le culte dû à Dieu et la commémoration due au Christ.

Emerson de conclure : « Manger du pain est une chose, aimer les préceptes du Christ en est une autre ».

© Joshua Eckstein - Unsplash

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