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L'auteur Matthias HUTCHEN

Pasteur

Thème de la réflexion : actu, interreligieux, Réflexions

Concordat

"Le Concordat n’est pas uniquement une question d’argent. Il est une façon de travailler, de vivre et de se parler."

Depuis quelques jours, dans le contexte de pandémie, de réflexion sur l’hôpital public, du vote de la loi sur les séparatismes et de la subvention accordée par la ville de Strasbourg à l’association Mili Gorüs, la polémique enfle à propos du statut des cultes en Alsace-Moselle.

Un récent sondage organisé par le Grand Orient de France semble montrer que les Alsaciens-Mosellans eux-mêmes ne sont pas si attachés qu’on veut bien le dire à ce statut.

Il conviendrait cependant d’interroger la méthodologie, voire l’objectivité de ce sondage, qui dit que tout en étant, soi-disant, opposé au Concordat, les Alsaciens-Mosellans ne sont pas défavorables au financement public des cultes (sauf l’Islam il est vrai).

Nous voulons ici nous interroger sur la notion même de Concordat, en-dehors des chiffres, des passions idéologiques et des aspects juridiques.

En effet, le poncif voudrait que le Concordat se limite à une question d’argent. Or il n’en est rien. Il est lié à l’histoire douloureuse de notre région (il n’est d’ailleurs pas le seul statut particulier en matière de droit des cultes), il implique un rapport particulier entre les différents acteurs politiques et religieux, oblige au dialogue et à la connaissance réciproque.

 

Il existe différents arguments posés pour demander l’abrogation de ce statut.

 

L’argument financier. Le Concordat reviendrait trop cher à l’État. Il a été révélé en 2012, lors de la campagne pour l’élection présidentielle, que le Concordat coûtait à peu près quatre fois moins cher que l’entretien annuel de l’opéra de Paris. Si le Concordat coûte, il faut aussi ajouter que ce sont des salaires imposables, que les paroisses payent taxes foncières et impôts sur les sociétés. Il a été dit que l’argent du Concordat pourrait être utilisé pour autre chose. Il faut cependant ajouter que l’abrogation de ce statut entraînerait, à coup sûr, des pertes d’emplois et des mises au chômage… indemnisées par le même argent ! Sans compter une possible baisse de consommation et de revenus pour l’État. Ajoutons que pasteurs et rabbins ont des enfants. Une baisse de salaire entraînerait probablement une augmentation de certaines aides publiques. Il faut enfin se poser la question du financement et de l’entretien des lieux de cultes, en effet, en Alsace-Moselle l’État n’est pas systématiquement propriétaire des bâtiments. Il faut poser cette question : l’abrogation du Concordat permettrait-elle une véritable économie ? Ne coûterait-elle pas plus cher que le maintien de ce statut ?

 

L’argument d’égalité. Le Concordat serait inégalitaire car il ne reconnaît qu’un nombre défini de cultes. C’est exact. Pourtant, l’actualité le montre, le droit local des cultes permet aux autres cultes de bénéficier d’un financement et de possibilités particulières. Il faut encore ajouter que cette histoire de mosquée strasbourgeoise resterait entière, même sans le Concordat. A moins que l’on souhaite, et sans contrôle de l’État, voir le projet mené à bien par M. Erdogan.

 

L’argument de neutralité. A cause du Concordat l’État ne peut être neutre, en soutenant officiellement des cultes. Mais en « France de l’intérieure » combien de municipalités ont aussi accordé des subventions à des associations 1901, cachant des activités cultuelles ? Combien d’élus se précipitent à des ruptures du jeûne de Ramadan ou souhaitent bon Ramadan, ignorant Noël, le Carême ou Pâques ?

 

L’argument identitaire. Le Concordat relèverait de l’affirmation identitaire alsacienne-mosellane, récemment qualifiée par Jean-Luc Mélenchon de « séparatisme ». Il faut pourtant constater que depuis le début de cette polémique, les réseaux sociaux pullulent de réactions autonomistes. Nous sommes en droit de nous demander si les attaques contre le Droit Local ne ravivent pas le séparatisme alsacien. Il faut aussi souligner que ce droit n’est pas un obstacle à la citoyenneté au contraire, il est un outil d’intégration face à une citoyenneté désincarnée et posée de façon arbitraire par les adeptes du Grand-Orient. 

 

L’argument sociétal. Depuis la publication de ce sondage, les forces laïques brandissent évidemment ces résultats pour justifier l’abrogation du Concordat. Nous avons déjà posé la question de l’objectivité de ce sondage. La vision du Concordat qu’il porte correspond-elle à la réalité juridique du statut des cultes en Alsace-Moselle ? Un sondage, publié de plus dans un contexte explosif, autorise-t-il une décision, toujours polémique malgré les chiffres, prise dans la précipitation ? Rappelons, même si le parallèle est hardi, qu’en 1981, une majorité de français était pour le maintien de la peine de mort. Rappelons aussi, d’après des sondages de 2019 et 2020, qu’une majorité de français semble favorable à son rétablissement…

 

Certes il est indéniable que la sécularisation gagne du terrain, même en Alsace-Moselle. Pourtant, au niveau de l’UEPAL, le récent succès des élections des Conseils presbytéraux pose aussi question sur cette soi-disante absence d’adhésion au culte. La multiplicité des initiatives prises pendant la pandémie (et leur succès) témoigne d’une vivacité et d’une créativité qui ne corrobore pas les résultats du sondage du mois d’avril 2021.

Ajoutons enfin : combien de pasteurs (si l’on se limite aux protestants) remplacent nombre de psys en tout genre, gratuitement et sans compter leurs heures de travail ?

 

L’argument de la liberté. Le Concordat favoriserait l’obscurantisme et s’opposerait à la liberté de conscience. Il s’agit probablement du plus minable argument des détracteurs du Concordat. Historiquement : celui-ci a mis fin au monopole de l’Église catholique comme religion exclusive d’État. A ceux qui pensent que religion rime avec obscurantisme opposons les travaux et enseignements des facultés de théologie de Strasbourg. Faire financer les Églises par des athées ? Si l’on en croit le sondage du mois d’avril il y a plus de gens qui se déclarent athées que de gens opposées au Concordat. Les impôts ne se payent pas à la carte et on ne demande pas aux croyants leur avis sur la destination de leurs impôts. Enfin les Églises assurent un service public. Toute personne engagée en Église sait que nous ne vivons plus à l’époque des identités et des frontières communautaires définies. Un pasteur ne s’occupe pas uniquement des protestants.

 

Nous pouvons voir que les arguments des détracteurs du Concordat ne tiennent pas. Abroger ce dernier ne ferait rien progresser du tout. Il s’agit d’une position idéologique. On peut se demander dans quelle mesure ce sondage ne répond pas à une satisfaction d’égo.

 

Le Concordat n’est pas uniquement une question d’argent. Il est une façon de travailler, de vivre et de se parler. Il implique que les acteurs se rencontrent, dialoguent et se connaissent. Il fut un temps où la plupart des français avait une culture religieuse. Or la montée de l’ignorance dans ce domaine (et l’ignorance n’est pas franchement un remède à l’obscurantisme…) provoque l’incompréhension d’une partie des citoyens et de la classe politique. On regrette l’époque où l’on ne parlait pas de religion, car on savait de quoi il s’agissait. L’ignorance ne peut que provoquer le retour du refoulé. En effet, comment, au nom de la laïcité ou de la liberté, demander aux gens de garder leurs convictions et leurs pratiques privées, pour se plaindre ensuite qu’il y ait du communautarisme ou du séparatisme ? Le Concordat n’a aucun rapport avec ça.

Il est dit que l’État doit favoriser le « vivre-ensemble ». Mais pour vivre ensemble il faut se connaître, y compris dans sa dimension religieuse. Le fait que l’État refuse de s’étendre sur la question relève d’une attitude démissionnaire. En ces temps de défis il faut souligner l’enjeu suivant : nous vivons déjà les effets du réchauffement climatique, nous vivons une crise économique et sociale, une crise de confiance, une défiance vis-à-vis du politique, de l’école et nous constatons les limites de l’économie capitaliste et de la société de consommation. Supprimer le Concordat dans ce contexte enverrait un très mauvais signal. Il signifierait de la part de l’État que la citoyenneté ne se limiterait qu’à de l’individualisme (lui-même facteur de séparatisme) et au volet économique, au détriment du reste.

A l’heure où l’on réfléchit au séparatisme, à la laïcité, au poids des communautés, aux valeurs de la République, au sens de l’école ; à l’heure où, quelle que soit la casquette que l’on porte, le parti où l’on est encarté, le réseau social que l’on fréquente, il ressort cette impression amère que la lumière ne viendra qu’en réduisant l’autre, qu’en annihilant l’autre au sens où il faudrait réduire sa voix à rien, lui faire comprendre qu’il ne compte pas. Est-ce cela que nous voulons ? Un monde qui, sous prétexte de liberté d’expression, se permet d’insulter tous ceux qui sont différents ? Un monde qui, sous prétexte d’émancipation, crée un pays de 66 millions d’individualismes qui se disent « merde » les uns aux autres ? Un monde qui, sous prétexte d’égalité, veut tout uniformiser et standardiser ? Un monde où la fraternité devient sélective en fonction des intérêts des uns et des autres ?

 

Pasteur Matthias Hutchen
Docteur en théologie
Membre de la Commission Œcuménique
Membre de la Commission Théologique de l’UEPAL

 

Photo : Ryoji Iwata / Unsplash

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