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L'auteur Christian Krieger

Pasteur, vice-président de l'UEPAL, président de l'Église réformée d'Alsace et de Lorraine, président de la Conférence des Églises européennes

Thème de la réflexion : actu

Droit de blasphème ?

L’ignoble assassinat de Samuel Paty, pour avoir montré un dessin, a fait resurgir et mis à vif un débat latent en France, un débat qui s’était plutôt fait discret depuis quelques mois. Il s’agit des questions relatives à la laïcité, au rapport au religieux en France, et aux libertés fondamentales.

En effet, de nombreuses voix se sont exprimées, pour dire leur consternation, affirmer leur attachement aux valeurs de la République, exprimer leur solidarité avec le corps enseignant. Qui plus est, certaines ont tenté de capter la profonde émotion des Français pour faire avancer leur propre agenda, qui la suppression du concordat, qui la promotion d’un athéisme militant, qui une compréhension particulière de la laïcité, qui plus bassement encore un positionnement politique personnel en vue d’échéances à venir.

On ne dira jamais assez que la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation de l’Église et de l’État est une loi de liberté, liberté de conscience d’abord, liberté religieuse ensuite ; libertés garanties par le moyen d’une neutralité de l’État. La loi de 1905 n’est en rien une loi de confinement du religieux dans la sphère privée, comme cherchent à le promouvoir ceux qui voudraient épurer la société de toute manifestation du religieux. Je vois bien que d’aucuns, allergiques au religieux, voudraient que les religions en France restent tranquilles et aussi invisibles que possible. Si l’État est laïc, la société ne l’est pas. Cette dernière ne peut que refléter les expressions religieuses des Français. En effet, une religion est publique, du fait de ses rites, du fait de la culture vestimentaire et symbolique dont elle est porteuse, du fait de la vision du monde, de l’humanité et du vivre en société qu’elle conçoit. On a trop voulu réduire les Lumières à un athéisme. Or Voltaire, Rousseau et Diderot n’ont pas le même Dieu.

L’histoire nous vaut que la loi de 1905 ne s’applique pas dans les départements concordataires. Si avec le protestantisme français nous demeurons attachés à l’esprit de cette loi, il n’en est pas pour moins vrai que les relations Église – État, et par effet collatéral également les relations interreligieuses, sont opérationnelles, fluides, voire parfois exemplaires dans nos départements ! C’est dire l’importance pour l’État de connaitre, et donc d’une certaine manière de reconnaitre, les cultes.

Ensuite, je suis très gêné par l’expression « droit de blasphème ». La veille des attentats du 7 janvier 2015, les cultes statutaires* avec le Conseil Régional du Culte Musulman avaient ensemble demandé dans le cadre d’une audition à l’observatoire de la Laïcité l’abrogation du délit de blasphème encore en vigueur dans le droit local, bien que tombé en désuétude depuis des décennies. Le passage de la notion de délit de blasphème à celle de droit au blasphème questionne. Qui plus est quand ce droit de blasphémer est présenté comme la quintessence de la liberté d’expression ! Oui nous tenons à la liberté d’expression. Oui, même si la caricature n’est pas le langage de tous les français, nous défendons cette liberté comme un élément de ce droit fondamental. Oui, le comble du blasphème, c’est bien de tuer au nom de Dieu. Par contre, la promotion qui est faite du droit de blasphémer pose question.

Pour le dictionnaire Le Robert, blasphémer c’est outrager, injurier, insulter une divinité ou du sacré…, et par là même, les adeptes de cette divinité. Le passage de la liberté d’expression au droit d’insulter un groupe de personnes est précisément le lieu de ma gêne. Que dire d’un droit dont l’objet est précisément de porter atteinte à un tiers, qui plus est quand l’enjeu est précisément de trouver les moyens d’un vivre ensemble pacifié au sein d’une même société. La promotion du droit de blasphème n’est de loin pas la meilleure pédagogie pour promouvoir l’esprit des Droits de l’homme.

Ensuite, qui peut reconnaître un blasphème, si ce n’est celui qui croit ? Ou du moins qui conçoit l’hypothèse de Dieu ? Dénoncer c’est une chose. Entrer dans un débat critique en est une autre. Or c’est précisément là que réside le défi. L’injure, l’outrage ou l’insulte n’est en règle générale pas la meilleure option pour entrer dans un débat critique, qui plus est avec le religieux. Et pourtant, parce que l’on tue pour un dessin en se revendiquant d’une religion, il est plus qu’urgent que chaque culte soit confronté à ce débat critique et puisse mener ce nécessaire travail sur l’essence même d’une religion afin de clarifier son rapport à la modernité, à la République, à la pluralité d’une société sécularisée.

Au XVIème siècle, à Genève, le médecin et théologien espagnol Michel Servet, fut emprisonné puis brûlé vif sur ordre du Petit Conseil pour avoir nié la divinité de Jésus et refusé le baptême des nouveaux-nés. Il fut exécuté pour délit de blasphème en une époque, où, partant du postulat que Dieu étant unique, on ne parvenait pas à imaginer que la vérité puisse être multiple. Dès lors il ne pouvait y avoir deux manières d’être chrétiens sur un même territoire. Pourtant une voix s’est élevée et devint la première à développer une approche systématique de la liberté de conscience et à préconiser la tolérance, celle de Sébastien Castellion. Partant du postulat de la liberté de conscience individuelle, il pose le principe de son inviolabilité́ puisque la conscience appartient à Dieu. On a donc le droit de se tromper sans encourir une quelconque menace ni aucune peine de mort. Castellion formule un droit à l’hérésie qui, pour lui, fait partie de la quête de la vérité. L’histoire retiendra de Castellion cette fameuse phrase « Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. Quand les Genevois ont tué Servet, ils n’ont pas défendu une doctrine, ils ont tué un homme. »

Le théologien Vincent Schmid souligne la modernité de Castellion. « La violence rend toujours suspecte la cause qu’elle prétend servir. Elle la salit et la dénature. Elle est comparable à une maladie contagieuse. En aucun cas elle ne peut servir la justice. Castellion appartient à la lignée des chrétiens non-violents qui puisent leur idéal dans le Sermon sur la Montagne. Sa modernité́ en la matière va jusqu’à dénoncer explicitement la torture judiciaire, alors couramment employée dans les procédures d’enquête. »

Il vaut la peine de relire l’un des quatre traités** que Castellion dédie à cette thématique, notamment le Traité des Hérétiques. Sa vision et son approche pédagogique de la liberté de conscience demeurent d’une grande pertinence pour nos débats contemporains.

 

* L’archevêché de Strasbourg et l’évêché de Metz, les consistoires israélites des trois départements concordataires, l’EPCAAL et l’EPRAL

** le Traité des Hérétiques, le Libelle contre Calvin, L’impunité des Hérétiques et l’Conseil à la France Désolée.

Photo by Kunal Shinde on Unsplash

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