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L'auteur Roland KAUFFMANN

Pasteur

Thème de la réflexion : Paroles protestantes

La cène

Dans le vocabulaire protestant, il y a des termes devenus incompréhensibles pour nombre de nos contemporains.

Ainsi du mot «cène», auquel les protestants ajoutent souvent l’adjectif «sainte» et qui désigne précisément le moment du partage du pain et du vin autour de la table dite de «communion».

Le latin « cena » signifie littéralement « repas » et particulièrement le dernier repas partagé par le Christ avec ses disciples à la veille de son arrestation. Au cours de ce repas, il prit du pain et du vin en disant « ceci est mon corps, ceci est mon sang, faites cela en mémoire de moi ».

Cette cène ultime est universellement connue par ses nombreuses représentations notamment celle de Véronèse ou bien sûr celle de Léonard de Vinci.

“ Dieu n’est pas Dieu s’il n’est pas notre Dieu. Dieu est une Parole dont le sens est l’homme et lui seul.”

Ludwig Feuerbach

Qu’est-ce que faire mémoire ?

Le dernier repas de Jésus avec ses disciples se déroule juste avant la Pâque juive et n’est pas un repas habituel. Il s’agit pour eux de célébrer le repas rituel institué par la Loi en souvenir de la sortie d’Égypte.

Au cours de ce repas du séder, aujourd’hui encore célébré dans les familles et communautés juives, on raconte l’oeuvre de Dieu en faveur de son peuple, la libération de l’oppression et de l’injustice. Se souvenir de ce que Dieu a fait permet d’envisager le présent et l’avenir avec confiance car Dieu ne change pas, ce qu’il a fait, il le refera, il libère aujourd’hui son peuple et le libérera encore et encore jusqu’à la venue du libérateur final.

Le souvenir d’un évènement passé a pour fonction de qualifier le présent et l’avenir. Il ne suffit pas de se souvenir que les ancêtres ont été libérés, il faut vivre aujourd’hui en tant que libérés de l’oppression et par extension libérés du mal, du péché et de la mort.

C’est cette contemporaneité de la libération qui est célébrée dans l’acte du souvenir de la sortie d’Égypte au cours du repas. Et c’est exactement cela que fait Jésus lorsqu’il partage le pain et le vin avec ses disciples. Il leur dit que la véritable libération, celle qui est attendue depuis Moïse, se fait aujourd’hui avec lui.

En partageant le pain et le vin rituels, il institue non pas un nouveau rite mais un évènement et ce n’est pas tant le rite qu’il faut reproduire, plus ou moins fidèlement, mais de l’évènement qu’il faut se souvenir. C’est-à-dire auquel il faut donner une actualité, lui donner une forme pour le présent et pour l’avenir.

« Faire mémoire », c’est dire « j’en suis »! C’est dire « cet évènement me concerne moi dans ma vie présente, ici et maintenant et qualifie la manière dont je veux vivre aujourd’hui et demain, en individu libre de toute forme d’oppression et de détermisme ».

L’importance du repas

À l’autel qui est au centre d’une église catholique, les protestants ont substitué une table et cette différence est fondamentale. Elle signifie, qu’à l’inverse de la messe catholique où le prêtre commémore le sacrifice du Christ en brisant son corps (le pain) et en versant son sang (le vin), la cène est avant tout un repas à l’image de ce dernier repas partagé.

Plus que sur le sacrifice, c’est sur la communion offerte par Dieu à tous les fidèles qu’est mis l’accent. Si les gestes liturgiques du partage du pain et du vin sont effectués par l’officiant, qui peut d’ailleurs ne pas être un pasteur, ce n’est pas cet officiant, et à travers lui l’Église, qui est acteur de l’évènement. C’est chaque croyant qui, littéralement, prend sa part de l’oeuvre de Dieu dans le monde. Autrement dit, reçoit la libération promise, c’est-à-dire la foi.

On retrouve ici l’intuition fondamentale des Réformateurs, et de Martin Luther en particulier, à savoir l’individualisation de la foi, la relation sans autre intermédiaire que le Christ entre l’individu croyant et l’Éternel. Ce n’est pas l’Église qui est instituée lors de la cène mais chaque croyant qui est affermi dans la foi.

Ce qui se passe lors du repas est profondément intime pour chacun des participants. Même si chacun est autour de la même table et reçoit le même pain et le même vin, la signification de ce repas est particulière à chacun. Et c’est la communion de tous, de chacun avec tous, sans supprimer les individualités, qui constitue l’Église.

De la même manière que nul ne peut croire à ma place et surtout pas l’Église, lors du repas, c’est ma foi qui est en jeu et c’est ainsi que la cène devient, ou non, sacrement selon le sens qu’elle a pour moi.

Dieu pour nous

Autrement dit encore, le pain et le vin de la cène ne sont rien d’autre que du pain et du vin. Et celui qui participe au repas sans rien y comprendre, ou même sans y croire, ne fait rien d’autre que manger un bout de pain et boire un peu de vin. Il n’y a pas de sacrilège possible dans le protestantisme.

D’autant que tout se joue dans le secret de l’intime même si l’évènement est public et partagé. Le partage n’en est pas moins signe de fraternité et d’affirmation d’appartenance à une histoire. Celle qui s’enracine au plus profond de nous-mêmes et qui nous fait comprendre la réalité que représentent le pain et le vin, comme étant les symboles d’une autre réalité qui nous dépasse et à laquelle nous participons.

Celle qui permet de comprendre la parole de Jésus lorsqu’il dit « Je suis le pain de vie » (Jean 6, 35). Il ne s’agit évidemment pas du pain de la cène qui serait un produit magique mais bien du pain spirituel qui nourrit notre foi et notre conscience dont le pain et le vin de la cène ne sont jamais que les symboles.

Pain et vin deviennent ces symboles par la parole qui est dite à leur propos. Rien de surnaturel, au sens de magique, dans cette Parole qui ne les change en aucune manière mais qui pourtant change tout.

Puisqu’ainsi Dieu n’est plus «comme une bûche dans le ciel» comme le disait déjà Luther mais devient notre réalité, il s’incarne et devient «notre Dieu ». C’est ainsi que la cène devient « sainte » selon que nous y reconnaissons, ou pas, que Dieu n’est Dieu que dans la mesure où il est Dieu « pour moi et pour nous ».

ParoleS protestantes : la cène
Février 2020

Photo by James Coleman on Unsplash

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