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L'auteur Roland KAUFFMANN

Pasteur

Thème de la réflexion : foi et spiritualité, Paroles protestantes, Réflexions

Les mots de la théologie : la conversion

Disons-le tout net, la conversion a mauvaise réputation de nos jours !

Elle convoque en effet, l’idée de prosélytisme, d’abandon des valeurs traditionnelles et communes, pour embrasser une foi radicale : changer de vie au mépris de tout ce qui fait les relations sociales, familiales et personnelles.

Elle peut se manifester aujourd’hui par des signes ostentatoires ou plus discrets comme le refus de serrer des mains. Il faut reconnaître que l’idée de conversion est de nos jours associée aux fondamentalismes dans leurs aspects les plus délétères tant nos Églises ont oublié qu’elles étaient elles-mêmes, d’abord et avant tout, des communautés de convertis.

L’an de grâce 1654, lundi 23 novembre […],
depuis environ dix heures et demie du soir
jusques environ minuit et demi… FEU.

Blaise Pascal - Mémorial

Aux origines de l’Église

Car que sont les premiers chrétiens sinon des juifs ou des grecs convertis à la nouvelle école de pensée de ce jeune maître de sagesse crucifié par les autorités religieuses de son époque ? Que sont les premiers protestants sinon des catholiques insatisfaits, troublés par les errements de l’Église de leur temps et désireux de retrouver le sens de l’évangile ?Que sont un grand nombre de fidèles de nos paroisses protestantes sinon des hommes et des femmes qui à un moment donné de leur existence ont décidé de prendre au sérieux l’éducation et la culture qu’ils ont reçu ?

Combien de ceux qui sont aujourd’hui dans nos cultes dominicaux, dans nos conseils de paroisses, la croix huguenote en bandoulière, se réclamant, qui de la foi réformée helvétique, qui de la foi réformée calviniste, combien même de nos pasteurs ont été baptisés dans une autre Église voire ne l’ont pas été du tout ?

Et même parmi les plus ancrées de nos familles protestantes, remontant parfois à la Réforme, combien sont-ils à reconnaître qu’il y a eu un « avant » ? Un temps où ils étaient protestants, chrétiens, croyants, de culture ou d’éducation mais pas de conviction ni d’adhésion ?

Les Églises, dites « évangéliques », se construisent sur cette idée de conversion nécessaire et systématique. Elles insistent sur l’instant de la conversion qui doit être attestée par un signe public, une confession ou une renonciation à la vie passée, « à Satan et à ses œuvres ».

D’autres Églises insistent sur « l’expérience » plutôt que sur la « décision » mais le modèle est identique : l’entrée dans l’Église se fait toujours par un renoncement à ce qui est mort pour entrer dans la vie nouvelle qui est le Christ, ce que nous disons aussi dans nos baptêmes.

Une affirmation de liberté et d’émancipation

Notre imaginaire chrétien est modelé par le récit de la conversion de Saul sur le chemin de Damas. Alors qu’il persécutait l’Église, il est jeté à bas de son cheval, rendu aveugle aux choses de ce monde pour ne plus voir que la lumière de la Parole de Dieu. Et l’homme qui recouvrera la vue ne sera plus jamais le même : de persécuteur zélé il devient Paul, l’apôtre évangélisateur, amenant les individus et les foules à la conversion.

Ce qui est ici en jeu, et de manière indissociable, détermine l’histoire de l’Église, c’est justement qu’on ne peut jamais en réalité se convertir en masse. Une foule ne se convertit jamais réellement, elle réagit à une émotion. Alors que dans le phénomène de la conversion, c’est l’intériorité du sujet qui est en jeu. Plus encore qu’une question d’identité, la conversion est une manière de s’instituer en tant que sujet autonome, individu libre de ses adhésions et ne pouvant être aliéné à quelque communauté, historique, culturelle, biologique ou religieuse que ce soit.

En ce sens, la conversion participe de la liberté d’affirmation de soi par rapport à toute forme d’assignation identitaire. C’est une forme majeure et essentielle de l’émancipation individuelle.

Mais le fait est que la conversion se joue à l’intérieur de soi. À la manière de cette étrange révélation de Pascal et qu’il relate dans son Mémorial, sans jamais en parler à personne, sans aucune revendication ni contestation mais dans la simple conviction d’avoir rencontré le Royaume de Dieu, ce qu’il appelle « FEU », en lui.

Nul besoin de changer de religion pour se convertir. Pascal n’est ni plus ni moins catholique avant qu’après mais pourtant tout a changé.

Une liberté inébranlable

Cette évidence est comme le voile qui couvrait le regard de l’apôtre, au moment où il tombe ne reste plus que l’évidence d’un rapport de soi à soi et de soi avec l’Éternel.

Parce qu’elle est intérieure, la conversion n’a de compte à rendre à nulle autorité. Il n’existe pas en protestantisme d’instance qui puisse statuer sur la validité d’une conversion, de cette adhésion, justement parce qu’elle est une conviction forgée au feu intérieur. C’est une toute autre anthropologie que de considérer que nul ne peut être assigné à résidence identitaire et de considérer à l’inverse qu’il y a une part d’inexprimable, entièrement hors du champ de la discussion et de l’explication, tout simplement parce que c’est au plus intime que tout se joue.

La conversion ne peut donc jamais être vraiment expliquée, ni prouvée, parce qu’elle fait partie de ce qui ne peut se justifier ni se raisonner, parce qu’elle est du même ordre que le sentiment amoureux. Qui pourrait dire à quel moment et pourquoi il est devenu amoureux ? Et pourtant, nous pouvons tous nous dire à nous-mêmes que c’était à tel moment plutôt qu’à tel autre, pour telle raison plutôt que telle autre sans que cela ne puisse jamais être l’intégralité de la chose, parce qu’il y a toujours autre chose qui fait que…

Ainsi de la rencontre avec le Royaume de Dieu, pour chacun différemment mais pour chacun au plus près de ce qui nous fonde en tant qu’individu et en tant que personne.

Paysage avec l'arc en ciel, Caspar David Friedrich (1810)

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