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L'auteur Vincent Frieh

Thème de la réflexion : Confinement

Le culte essentiel ou l’essentiel du culte

À propos de l’interdiction des rassemblements cultuels

Simple protestant réformé de confession helvétique, je réagis au texte publié sur le site de l’UEPAL (Au sujet de l’interdiction des rassemblements cultuels – Uepal).

Ce texte qui, de manière surprenante, ne contient aucun argument théologique, m’a heurté, blessé et attristé à plus d’un titre.

Il serait choquant que les protestants ne se soient pas joints à la contestation portée devant le Conseil d’État par, outre la Conférence des évêques de France, les branches les plus extrêmes du catholicisme (Civitas, la Fraternité sacerdotale Saint-­Pierre, l’Institut du Bon Pasteur, l’Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne, la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-­X), toutes situées plutôt à l’extrême-­droite, je vous épargnerais ce que ces mouvances pensent des protestants. Il s’agirait d’un échec du dialogue interreligieux. Pourtant, ni les musulmans, ni les juifs n’ont formulé la même requête. Il y a bien une position interreligieuse commune dont se sont exclues les branches les plus dures. Il s’agit donc en réalité bien d’une unité religieuse interconfessionnelle de ne pas se mettre à la botte des extrêmes catholiques et d’avoir conscience que les libertés fondamentales sont liées à des devoirs fondamentaux : la protection de la santé de nos concitoyens en est un. Saluons la position de Monsieur l’Archevêque de Poitiers qui s’est désolidarisé de la démarche. Saluons le silence de la Fédération protestante de France sur le sujet, c’est une position responsable.

A propos de la référence aux huguenots français «qui ont payé de leur vie le droit de célébrer leur culte» (voilà que porter plainte auprès du Conseil d’État équivaut à résister aux dragonnades) : le combat des huguenots ne se réduisait pas uniquement à cela et il n’est pas inutile de rappeler que nous, protestants alsaciens ne pouvons nous targuer d’un héritage huguenot puisque nous sommes issus d’un protestantisme rhénan qui n’a jamais souffert (l’Église du Bouclier à Strasbourg ou l’Église de Mulhouse ayant servi
de refuge aux huguenots). Certes on a tenté de faire plier l’Ammestre de Strasbourg, Dominique Dietrich, mais jamais il n’y eut de persécutions telles que les protestants d’Outre-­Vosges ont pu les connaître.

République : voici un terme qui en terre rhénane nous est connu depuis fort longtemps. Mulhouse, Colmar, Strasbourg et d’autres l’ont été. Faire République c’est faire corps pour le bien commun et ce n’est pas défendre des intérêts particuliers. J’en profite pour rappeler que les ministres du culte et les présidents d’établissement public du culte sont tenus, en Alsace-Moselle, par un devoir de réserve en ce qui concerne les actions du gouvernement comme tout fonctionnaire de l’État.

A propos des exemples d’Outre-­Rhin: Faut-­il rappeler que Genève, la cité de Jean Calvin, a fermé ses lieux de culte ? Que Bâle, cité de Sébastien Castellion et de Karl Barth, s’apprête à faire de même ? Faut-­il rappeler les résultats de la politique suédoise ? Faut-­il rappeler que la situation hospitalière des pays européens n’est pas identique ?

À titre professionnel, je suis au service d’un hôpital universitaire. Lorsque l’on vit la tension hospitalière, la souffrance des malades et des familles, on est tenté d’inviter les défenseurs de la tenue de la messe à venir leur parler de liberté de rassemblement et de culte.

Le décret qui instaure une seconde période de confinement porterait atteinte à la liberté de culte… Le protestantisme se réduirait donc à se rassembler pendant une heure le dimanche matin. Il y a là une forme de fétichisation, puisque c’est prendre la partie pour le tout et faire perdre de vue l’essentiel. Essentiel fort bien résumé par les pasteurs Krieger A propos de ce qui est essentiel – Uepal et Aubert Cène et chuchotements – Uepal et qui se situe dans l’esprit et la parole du prophète Ésaïe «Voici le [culte] auquel je prends plaisir : Détache les chaines de la méchanceté, Dénoue les liens de la servitude, Renvoie libres les opprimés, Et que l’on rompe toute espèce de joug ; Partage ton pain avec celui qui a faim, Et fais entrer dans ta maison les malheureux sans asile; Si tu vois un homme nu, couvre le, Et ne te détourne pas de ton semblable » (Ésaïe 58, 6-­7).

La crise sanitaire que nous traversons doit nous rendre attentifs aux autres, aux plus petits d’entre nous. Le message fondamental du Christ est celui de l’aide aux pauvres et l’amour du prochain (1). Les droits sociaux couvrent cela : le droit à des conditions minimales d’existence, le droit à un enseignement de base, le droit à l’assistance judiciaire. Les autres libertés publiques également : la dignité humaine, la liberté personnelle, la protection de la sphère privée, la liberté de communication, la liberté de la science et de l’art, le droit au mariage et à la famille, la garantie de la propriété, la liberté économique, la liberté d’association et syndicale. Il s’agira de les défendre avec force lorsque nous commencerons à sortir de cette très grave crise. Ce combat sera probablement difficile. Combien serons-­nous à le mener ? Est-­ce que ce sera le moment de compter les protestants ? Car non le vaccin, qui n’est pas encore à portée de bras, ne mettra pas fin à la crise, elle ne fera que commencer. Nous devrons plus que jamais être unis, faire Nation et République.

Je conclurais par la phrase de Tommy Fallot, fondateur du mouvement protestant du Christianisme social qui écrivait ceci : «Dieu seul est laïque ; hélas, l’homme souffre de maladies religieuses, cléricalement transmissibles ».

 

(1) L’attestation de déplacement dérogatoire prévoit d’ailleurs l’assistance aux personnes vulnérables et précaires et inclut donc bien une préoccupation évangélique

 

Vincent Frieh-­Hollweg – Mulhouse, le 22 novembre 2020 –

© Daniel McCullough - Unsplash

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