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L'auteur Emmanuelle Di Frenna

Pasteure, aumônier au Centre hospitalier de Metz-Thionville, chroniqueuse pour le Nouveau Messager

Thème de la réflexion : fin de vie

Le Siddour blanc

Emanuelle Di Frenna, pasteure et aumônière en centre hospitalier, nous livre le récit d'une fin de vie vécue au croisement de trois religions.

« Mme S. vient de décéder », me dit le médecin dans le couloir du service. « Nous avons prévenu son époux, vous pouvez la voir si vous voulez ». Un temps, je me pose à accueillir l’aspérité de la nouvelle. Il y a quelques heures à peine, nous étions son époux et moi, auprès d’elle. Elle était déjà dans ce grand sommeil. Celui qui permet, dit-on, de partir sans souffrances… Il m’avait demandé de l’accompagner dans ces instants délicats, où ni les mots, ni le geste, ni la présence n’ont la certitude d’être reçus par celui à qui nous voulons dire adieu. Dans cette chambre de l’extrême, le souffle haletant et bruyant de Mme S. ne tenait pourtant qu’à un tube, raccordé à de l’oxygène. Sa main se laissait lourdement porter sous nos doigts maladroits. J’avais récité les psaumes, comme le veut la tradition juive. Nous étions, lui catholique, elle juive, moi protestante. Il avait été rassuré de ma présence, et de ce temps de prière. C’est quelques heures après qu’elle s’était éteinte…

Nous le savions, elle s’y était préparée. Lui moins. Ceux qui restent ne sont jamais vraiment préparés. Je fais appeler le rabbin qui la suivait, il est absent pour la journée. Dans la tradition juive, je sais que le temps est important. Quand j’entre dans la chambre de Mm S, un silence encore chaud emplit l’espace. Mon regard ému se pose sur le petit Siddour blanc. Les pages écornées, un peu jaunies, témoignent de longues et fréquentes prières. Je me sens soudain, comme sur une Terre Sainte. Tout en moi devient prière. Alors, conformément au rituel juif, je m’approche délicatement du petit lit blanc où elle repose. Ses yeux et sa bouche sont déjà fermés. Je retire sa montre avec minutie. Et, le souffle retenu d’émotion et de gravité, je couvre son visage avec le drap blanc. Je place enfin les bras le long de son corps. Alors, je prends le Siddour blanc, si précieux, pour réciter quelques psaumes. Et je préviens comme il se doit, le consistoire. Le soir même, à sa demande, je rejoins son époux. Nous écoutons le kaddish2 récité au téléphone par le chantre. Le lendemain les obsèques auront lieu. Ce jour-là, la pluie fine et grise, reflète à elle seule la tristesse de ce jour. En me saluant, le Grand Rabbin me dit « merci de l’avoir accompagnée et d’avoir été jusqu’au bout du rituel juif. Vous savez, elle s’était convertie renouant avec la foi de son père, nous ne l’avons pas encouragé comme il est de coutume chez nous, mais après elle est devenue la plus érudite d’entre nous tous. Elle aurait beaucoup aimé parler religion avec vous ». Puis, se tournant vers le président de l’assemblée : « La Pasteur a pris le relais, tout a était bien fait ». A cet instant seulement, je mesure la profondeur de ce qui a été vécu, entre nous, juifs, protestants, catholiques.

2     Prière de la liturgie juive qui évoque la sanctification du Nom de Dieu

© Getty Images/iStockphoto/ Tova Teitelbaum

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