Thème de la réflexion : Réflexions

L’Etat et le fait religieux – quel témoignage d’Eglise ?

Réflexion sur la laïcité, la liberté d'expression, au centre de beaucoup de débats ces derniers temps.

Depuis plusieurs années maintenant, les attaques d’un Islam politique radical se multiplient : Charlie Hebdo, le Bataclan, Strasbourg, Nice, Samuel Paty, les exemples sont désormais trop nombreux pour être cités tous. La Nation, à chaque fois, réaffirme ses valeurs et la suprématie de la liberté d’expression, sans parvenir à faire taire les voix internes dissonantes ni la contestation internationale des nations, y compris des musulmans modérés. Entre les militants du droit au blasphème comme conception d’un idéal de liberté et les opposants au dénigrement de la religion, l’incompréhension est désormais manifeste, la rupture semble irréconciliable.

Il y a environ un an, la scène à laquelle j’ai assisté en marge de l’une des nombreuses cérémonies d’investiture de Nahurito, nouvel Empereur du Japon, m’a donné à réfléchir. L’accès au temple, l’un des plus touristiques de Tokyo, avait été réservé au parterre de dignitaires invités pour l’occasion, l’Empereur personnifiant des aspects divins du shintoïsme. Cette restriction a conduit un groupe de sexagénaires français, bloqué dans la cour, à manifester bruyamment son indignation face à cette interdiction faite « à des athées laïcs » (selon leurs propres mots) de pénétrer à l’intérieur du temple, comme une intolérance incompréhensible à l’égard d’individus athées, qui ne voient en cette cérémonie rien d’autre qu’une manifestation folklorique. Pour les membres de ce groupe, Dieu n’existe pas. Alors comment justifier la limitation de leur liberté d’individus, bien réels, par l’application naïve de croyances en une illusion inconsistante ? Comment accepter que la rigueur du raisonnement, l’universalité du cartésianisme et les conséquences de la philosophie des Lumières soient mises sur le même plan que la subjectivité de pratiques et croyances religieuses ?

Cette anecdote semble illustrer en bien des aspects la conviction d’une forme de supériorité de la liberté d’expression sur la croyance ; et l’incompréhension que cette suprématie puisse être remise en question.

Ce sont la Révolution Française, la loi de 1905 séparant l’Eglise et l’Etat et finalement la construction progressive de l’Etat de droit qui ont décliné l’esprit de la philosophie des Lumières dans un corpus juridique protecteur des personnes réelles. Si bien que le divin, le fait religieux ou le sacré ont presque totalement disparu du droit positif et des valeurs de la Nation sur lesquelles nous n’entendons rien céder. Aujourd’hui en France, l’expression de sa Foi comme la pratique d’une religion doivent demeurer cantonnées à la sphère privée, faute de quoi le croyant sera au mieux considéré comme faisant preuve de naïveté ; au pire, sera assimilé aux traditionalistes et autres extrémismes. C’est d’ailleurs certainement par crainte d’amalgame que les représentants des différents cultes en France ne s’expriment qu’avec grande prudence, laissant de fait la tribune médiatique aux expressions plus radicales.

A cette sécularisation structurelle de la société, une culture de la transgression de l’interdit, plus conjoncturelle, est cultivée depuis un demi-siècle. Les caricatures religieuses au sens large, commençant d’ailleurs historiquement par le christianisme, s’inscrivent dans cette culture de transgression, de profanation du sacré. La liberté d’expression permet désormais de s’affranchir de (presque) toutes les limites, perçues comme autant de contraintes intolérables, y compris Dieu ou ses prophètes. Le « droit au blasphème » est né, sans parvenir à dépasser le paradoxe souligné par Jacob Rogozinski paru dans Le Monde du 9 novembre 2020 : « non seulement le blasphème implique d’accorder foi, au moins partiellement, à la croyance à laquelle il s’attaque, mais il suppose de croire au pouvoir de la langue qui insulte ou de l’image qui caricature. Les plus grands blasphémateurs -Sade, Nietzsche, Artaud- le savaient ». Notre histoire, notre système de valeurs et la sécularisation de notre culture ne nous permettent pas de comprendre pleinement la portée de l’outrage, la nature de l’insulte. Le droit au blasphème, loin de représenter la déclinaison la plus aboutie de la liberté d’expression ne serait finalement que la banale expression du dénigrement de la religion en tant que phénomène social immature voire inférieur.

Lorsque l’Education Nationale enseigne la liberté d’expression comme la garante universelle du bien-vivre ensemble, et la laïcité comme vecteur de paix entre les cultures, elle impose son dogme spirituel exclusif de la dimension religieuse. La société laïque prétend désormais dépasser les communautés et s’imposer à tous. Fille des Lumières, elle s’en trouve finalement aveuglée parce qu’en définitive, non seulement cette société laïque ne voit pas son échec à s’imposer à tous, mais encore elle refoule le besoin de religion, de spiritualité et de racines identitaires diversifiées. C’est bien la relation de l’Etat et du fait religieux dans son ensemble qui nourrit la crise actuelle.

Bien sûr, on a le droit, juridiquement, de caricaturer le prophète, de tourner en dérision telle ou telle religion au nom de la liberté d’expression. On peut également se retenir de propos blessants ou insultants. Ne pas comprendre l’expression de l’émotion d’autrui ne veut pas dire que l’émotion n’existe pas. Il en va de même pour le sacré : tant qu’il sera répondu aux croyants blessés par le blasphème qu’ils réfléchissent mal, tant que nous ne comprendrons pas réciproquement ce qui nous blesse mutuellement nous entretiendrons l’incompréhension, l’opposition et les conflits.

Il faudra bien trouver un moyen de sortir de ce qui ressemble fort à une nouvelle guerre de religions : le laïcisme –puisque la laïcité est devenue une quasi-religion pour certains- et la sacrosainte liberté d’expression d’un côté ; les religions de l’autre. Il semble que l’interprétation actuelle de la philosophie des Lumières, dénuée de l’Humanisme de ses origines ne permette pas de sortir du conflit.

Alors peut-être qu’en puisant dans l’histoire qui est la nôtre et dans l’espérance qui nous meut, en tant que Protestants, évoluant dans un environnement cultivant le dialogue oecuménique et qui avons su je crois réconcilier les Lumières et la Foi, forts de notre expérience du régime local d’Alsace-Moselle qui garantit la reconnaissance des Cultes par l’Etat et l’enseignement religieux, peut-être serons-nous capables de sortir du silence qui nous fait porter une part de responsabilité dans le discrédit des témoignages des Eglises et des Cultes sur les difficultés actuelles.

Alors saurons-nous peut-être promouvoir la réhabilitation du sacré dans notre société, saurons-nous faire la pédagogie de la blessure blasphématoire, et contribuer à sortir de la spirale de l’incompréhension. Sans jamais transiger sur le recours à la violence.

Matthieu LEDERMANN
Délégué du Chapitre de Saint Thomas au
Consistoire Supérieur de l’EPCAAL et
Membre de l’Assemblée de l’UEPAL

© Christophe Meyer - Riquewihr en Hiver

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