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L'auteur Christian Krieger

Pasteur, vice-président de l'UEPAL, président de l'Église réformée d'Alsace et de Lorraine, président de la Conférence des Églises européennes

Thème de la réflexion : actu, Réflexions

« Même les pierres crieront… »

Un édito à l'adresse des lecteurs d'INFOS ACTEURS

Dans cet édito, je voudrais partager avec les lecteurs d’INFOS ACTEURS deux choses qui m’accompagnent en ce temps de Carême.

La première est la tristesse et l’affection que suscite en moi le décès de l’un de mes prédécesseurs. En effet, Antoine Pfeiffer a accompagné l’Église et marqué le protestantisme alsacien et mosellan, pendant tant d’années, que nombreux sont ceux qui gardent de cette personnalité chaleureuse et pleine d’humanité la mémoire d’un homme d’Évangile, qui fut pasteur de tout cœur. Animé d’une profonde empathie envers les personnes qu’il côtoie, faisant montre de compréhension, il a exercé son pastorat à la manière d’un berger tout dédié à rassembler et cheminer au milieu des siens, au rythme des plus faibles. Portant haut dans son cœur l’identité réformée, il ne l’a jamais comprise comme une exclusive mais s’est toujours engagé pour l’unité. Ainsi, il a été l’un des acteurs de la création de la paroisse protestante de Bischwiller, unissant les communautés réformée et luthérienne. Ainsi aussi, Président du Conseil synodal, il a œuvré pour le rapprochement de son Église avec l’Église luthérienne sœur, travail qui se concrétisera en 2006 par la création de l’Union des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine. Ce fidèle service de cet homme d’Évangile qui a aimé être pasteur, suscite en moi un sentiment de reconnaissance, une reconnaissance heureuse, puisqu’elle s’inscrit dans la certitude que ce compagnon demeure avec nous sous la garde de Celui qui conduit nos vies.

La seconde est une préoccupation, celle de la place faite au religieux dans notre pays, et plus largement dans les pays d’Europe occidentale. Le projet de loi confortant le respect des principes de la République, voté par l’Assemblée nationale le 16 février 2021, entrant en discussion au Sénat d’ici la fin de ce mois, est de nature à profondément bouleverser le rapport au religieux en France. Ainsi, sous couvert de lutter contre un projet politique séparatiste qui se revendique de l’Islam radical, ce projet de loi s’inscrit dans une profonde rupture avec les principes qui ont guidé la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État. En effet, la loi de 1905 est une loi garantissant la liberté religieuse par le moyen de la séparation entre les Églises et l’État et celui de la neutralité de l’État. Or l’actuel projet de loi ferait peser sur tous les cultes en France un certain nombre de contraintes administratives superfétatoires ou discriminantes, les plaçant sous le régime d’un contrôle renforcé de l’État. De l’esprit de liberté, ce projet de loi fait basculer dans celui du contrôle. De la culture de la responsabilité des cultes, il fait évoluer vers celle du soupçon envers le religieux. Une telle évolution ne serait pas sans incidence sur la présence des Églises à la société et leurs témoignages.

En 2019, l’OSCE a publié un guide à l’intention des États amenés à prendre des mesures juridiques limitant la liberté de religion ou de conviction pour assurer la sécurité. Ce dernier recommande que « Toute mesure juridique limitant la liberté de religion ou de conviction qui est jugée nécessaire par les États participants pour assurer la sécurité devrait … porter spécifiquement sur les comportements criminels ou illégaux et non sur les pensées ou les croyances. »

Outre de manquer en quelque sorte sa cible, ce projet de loi pourrait en France modifier profondément le regard porté sur les religions qui dans leur très large majorité n’aspirent qu’à contribuer à une “convivance“ heureuse au sein de la société et participer au débat public, dans le respect des principes de la République.

Les libertés fondamentales acquises dans les pays occidentaux demeurent fragiles, tout comme l’est le régime démocratique. Mais en matière de liberté et de démocratie, il en va comme du témoignage chrétien, « même les pierres crieront ». (Lc 19,40)

 

Photo : Nick Grappone / Unsplash

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