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L'auteur Philippe AUBERT

Pasteur

Thème de la réflexion : Paroles protestantes

Dieu au risque de l’Homme

L’Évangile de Noël raconte une histoire merveilleuse dans laquelle rien n’est laissé au hasard.

Chez Luc, elle commence par une annonce solennelle qui nous fait entrer dans la grande histoire : « En ce temps-là parut un édit de César Auguste, ordonnant un recensement de toute la terre. Ce premier recensement eut lieu pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie. »

Le récit se poursuit avec le couple Joseph et Marie et la venue au monde d’un enfant dans des conditions pour le moins précaires, sans surinterpréter le fait qu’il n’y avait pas de place pour eux dans l’hôtellerie comme c’est souvent le cas.

“ Arrhes et vertu de l’Esprit et chair de la chair de Marie, il est natif de l’humain.”

Gabriel Vahanian, Confession de foi

Et voici que, sous couvert du merveilleux, la narration se complique, cette naissance est saluée par un choeur céleste qui s’adresse à d’humbles bergers, une catégorie sociale plutôt décriée à l’époque même si la figure du berger reste une des plus riches métaphores de Dieu et du Christ dans les Écritures.

Malheureusement la mélodie nous est à jamais perdue mais les paroles sont parvenues jusqu’à nous : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes qu’il agrée. » Dans l’Évangile de Matthieu, il est ajouté que des mages sont venus d’Orient pour se prosterner devant l’enfant et lui offrir de l’or, de l’encens et de la myrrhe.

Pour couronner le tout, les quatre Évangiles dont Marc et Jean qui ne connaissent pas les récits de la nativité, s’accordent pour dire, tout comme l’apôtre Paul dans ses lettres, que cet enfant né d’une vierge est l’incarnation de Dieu sur terre.

Du mystère de Dieu à la réalité humaine

Tout homme naît d’une femme. La chair est notre mode d’être au monde, du moins pour un temps plus ou moins long. Le message de Noël nous dit que ce temps n’est pas seulement celui de l’existence et de son corollaire qui nous hante : la durée. L’incarnation nous parle d’une autre façon de venir au monde.

En faisant naître Jésus d’une vierge, la Bible, par cet oxymore, va jusqu’au bout des possibilités du langage. Elle ne magne pas le paradoxe par facilité ou comme une échappatoire, elle cherche à nous faire comprendre par l’expression, « né d’une vierge », la compatibilité entre la Parole de Dieu et la chair.

Très tôt, la virginité de Marie a été comprise comme une condamnation de la sexualité dont la naissance du Sauveur ne devait pas être entachée. Le dogme de l’immaculée conception s’applique d’ailleurs à la mère de Marie afin de préserver la pureté de la mère du Seigneur qui ne peut être venue au monde comme n’importe quel être humain. La virginité de Marie, c’est l’horizon de l’humain qui tout en étant lié à la nature, s’en trouve délié par le verbe créateur. Venir au monde, c’est passer des entrailles d’une mère au règne de Dieu.

Christ, condition de Dieu et de l’homme

L’esprit humain se satisfait aisément d’un concept de Dieu immobilisé au firmament du surnaturel et privé de toute signification concrète.

C’est cette idole que débusque Pascal (1623-1662) lors de la célèbre nuit du 23 novembre 1654. L’illumination qu’il décrira dans le Mémorial, lui fait comprendre que le Dieu de la Bible est un Dieu pour l’homme, un Dieu qui n’est pas sans Abraham, Isaac, Jacob et Jésus Christ.

Ce que le philosophe découvre ou plutôt ce qui lui est révélé, n’est rien d’autre que l’incarnation. La Bible est claire, il n’y a pas d’un côté Dieu et de l’autre l’homme. Il est étonnant de constater à quel point la religion chrétienne s’est si souvent polarisée et fourvoyée dans cette fausse alternative, Dieu ou l’homme.

L’Évangile de Jean ne raconte pas la naissance de Jésus, il s’ouvre par un magnifique prologue où la profondeur métaphysique n’a d’égale que la beauté poétique.

On entend qu’au commencement, était la Parole et que cette Parole était non seulement auprès de Dieu mais qu’elle était Dieu. Toutes les choses ont été faites par elle. Elle a été faite chair et elle a habité parmi nous. Que signifie dès lors l’alternative ou l’opposition Dieu, homme ?

Au pied de la crèche ou à la lecture du prologue de Jean, la Bible nous invite à croire autrement. Loin de s’exclure, Dieu et l’homme sont non seulement compatibles, mais surtout nécessaires l’un à l’autre. Jésus n’a pas enseigné autre chose à ses disciples en leur disant : « Celui qui m’a vu a vu le Père. »

Pour voir Dieu en Christ, encore faut-il y reconnaître l’homme. C’est à cet instant de la révélation que l’incarnation fait basculer Dieu dans nos vies et que la foi devient autre chose qu’une simple croyance. À partir de l’incarnation, la foi se décline désormais autour de l’humain et de son destin.

Au risque de se perdre, Dieu se confie en l’homme. À l’inverse des religions qui s’alimentent du sacré et qui s’imposent à l’homme, le Dieu de la Bible nous laisse la liberté de lui dire non. En nous, il s’expose. Il est un Dieu au risque de l’homme comme l’est tout enfant qui vient au monde.

ParoleS Protestantes : l’incarnation

Mars 2020

Photo by Ben White on Unsplash

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