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L'auteur Christian Krieger

Pasteur, vice-président de l'UEPAL, président de l'Église réformée d'Alsace et de Lorraine, président de la Conférence des Églises européennes

Thème de la réflexion : Actualités

Pourquoi voter ?

En ce mois de mai, les citoyens des pays de l’Union européenne sont appelés à renouveler le Parlement européen. Ces élections sont habituellement celles qui souffrent du plus faible taux de participation. Désamour du projet européen, contestation d’un système technocratique, repli identitaire, faible intelligence de l’intérêt et des enjeux du scrutin, contestation d’une organisation trop éloignée des préoccupations immédiates… Les explications ne manquent pas et se conjuguent. Voici quatre angles de réflexion qui appellent à voter.

Mobiliser l’histoire

La première approche consiste à faire œuvre de mémoire, à mobiliser l’histoire et à valoriser le chemin parcouru. En effet, quel chemin parcouru depuis les deux drames majeurs du XXème siècle qui ont ensanglantés l’Europe et confrontés l’humanité à l’enfer d’une déchéance inédite. Sur les ruines des nationalismes et du fascisme, un projet de réconciliation et de paix, de liberté et de démocratisation, de croissance et de progrès social a vu le jour et s’est progressivement imposé, permettant à une majeure part du continent de connaître une période inédite de 70 années de paix. Le programme Erasmus a formé la jeunesse, leur ouvrant grandes les portes de la rencontre interculturelle. Le Fonds de solidarité de l’Union européenne est le fonds d’aide et d’entraide le plus important au monde. Les acquis sociaux de l’Union européenne se déclinent dans de nombreux domaines (égalité homme-femme, santé, sécurité au travail, sécurité sociale…). Des textes de référence conjugués à des institutions uniques ont établi les bases d’une prospérité partagée (Convention européenne des droits de l’homme, Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, Charte sociale européenne, Cour européenne des droits de l’homme). La mémoire de ce chemin parcouru appelle, comme par fidélité, à participer au scrutin.

Poursuivre la marche

La seconde approche consiste à considérer qu’une crise est une opportunité de clarification ; et donc qu’une crise cela se traverse. Le projet européen est arrivé à une croisée des chemins. Un sentiment d’insatisfaction et des peurs largement répandus, un déficit de confiance en l’avenir, l’éparpillement assez généralisé des partis politiques dans les pays européens constituent un terreau dangereux pour l’avenir du projet européen. Les attentes se sont déplacées. Les défis politiques, économiques et sociétaux également. Les discours souverainistes, vantant de se ressaisir de sa propre destinée, continuent de séduire. La désastreuse situation outre-manche n’a pour l’instant que peu infléchi la tendance. Nombreux sont ceux qui, à l’instar des hébreux dans le désert, continuent à rêver des marmites d’Égypte. Mais une crise, cela se traverse. La mémoire de Pessah et l’Évangile de Pâques sont là pour nous rappeler que le chemin vers la vie est fait de traversée, de passage. Participer au scrutin, c’est manifester qu’il faut poursuivre la marche.

Agir globalement, une nécessité

La troisième approche consiste à discerner que les défis majeurs auxquels les sociétés européennes doivent aujourd’hui faire face ne relèvent pas du local ou du national, et qu’ils exigent une réponse à un niveau global. L’urgence du changement climatique, le développement des migrations qu’elles soient économiques, écologiques et humanitaires, la vertigineuse évolution des sciences et de la technologie qui pose toujours plus incisivement la question si le faisable est toujours souhaitable, le développement de discours radicaux contestant la modernité par d’odieux actes de terreur etc. exigent pour le moins une approche politique européenne, si ce n’est mondiale. Certes il convient d’agir localement, apporter à sa mesure sa part aux défis globaux, mais il serait funeste d’oublier d’agir globalement. Or agir globalement, c’est aussi participer au scrutin qui met en place une instance à même d’agir au nom des citoyens européens sur ces défis majeurs.

Le projet européen, une promesse

La quatrième approche consiste à voir dans le projet européen une dynamique que ceux qui aiment lire les récits d’Abraham et ceux de l’Évangile connaissent bien. Je veux parler de la promesse. D’une certaine manière, le projet européen fonctionne comme une promesse, aujourd’hui certes prise de doute. En effet, la réconciliation, la coopération et la solidarité ne sont pas simplement des valeurs abstraites ; elles portent en elles une promesse, celle d’œuvrer ensemble au bien commun qui est également l’intérêt de chacun. C’est précisément à cet endroit que se niche la rupture culturelle qui fait le lit des partis eurosceptiques, et qui consiste à croire que le bien particulier peut se trouver sans œuvrer au bien commun. Parce que j’aime la figure d’Abraham qui m’enseigne et m’encourage à m’engager sur un chemin de confiance pour aller à la rencontre de la promesse, parce que l’Évangile qui me nourrit et me construit m’encourage à me laisser réconcilier et m’exhorte à la solidarité avec tout humain, j’irai voter pour que vive la promesse que porte en soi le projet européen.

©Balwina54