Retour aux réflexions

L'auteur Axel IMHOF

Pasteur

Thème de la réflexion : Vie d'Église

Je ne travaille pas, je suis pasteur

« Je ne travaille pas, je suis pasteur ! » Cette phrase, je la sors régulièrement lors de discussions avec des collègues, et leur réaction est plus ou moins toujours la même : ils me rient au nez. Pourtant, je le pense sérieusement, je ne me considère pas mon ministère pastoral comme un travail ! Je me demande de plus en plus si le malaise qui touche notre corps pastoral n’est pas dû pour une part au fait que les pasteurs se considèrent comme des salariés, et qu’ils mesurent leur vocation à l’aune d’un monde du travail qui ne tourne plus rond depuis longtemps.

En tout cas, je ne suis pas seul à penser que le pastorat n’est pas un travail. Le ministère de l’intérieur qui nous rémunère, nous les pasteurs d’Alsace-Moselle, ne nous considère pas comme des travailleurs. S’il nous paye, c’est justement pour que nous n’ayons pas à travailler, pour que nous puissions nous consacrer à notre vocation de pasteurs. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il refuse d’ouvrir des postes à mi-temps : comme nous ne travaillons pas, nous ne sommes pas censés avoir d’horaires, un mi-temps serait donc une absurdité. Nous vivons une situation paradoxale où l’Etat se montre plus théologique et spirituel que nos Églises…

Nos Églises aiment considérer les pasteurs comme des salariés pour pouvoir mieux les contrôler. Les pasteurs aiment se considérer comme des salariés parce qu’ils pensent que le statut de salarié pourra les protéger. Contre une conception sacerdotale du pastorat, où il s’agirait de consacrer toute sa vie à sa vocation, la conception du pastorat comme un travail offre un cadre, pose des limites. Être salarié, c’est avoir un cadre horaire, un cahier des charges bien défini, du temps libre et des congés. Le problème, c’est que cela ne fonctionne pas, ce cadre ne nous protège pas.

Même dans le monde du travail, ce cadre est en train de voler en éclat et protège de moins en moins bien les salariés. On attend de plus en plus des salariés qu’ils soient joignables à toute heure du jour et de la nuit. Les objectifs fixés sont constamment revus à la hausse, à tel point qu’ils deviennent vite inatteignables. Il n’y a qu’à regarder autour de soi pour constater les dégâts. Si le monde du travail était bienveillant et épanouissant, le gens ne seraient pas descendus en masse dans la rue contre la réforme des retraites.

Lorsqu’il est vécu comme un travail, le ministère pastoral devient un concentré de ce qu’il y a de pire dans le monde professionnel aujourd’hui : pas de cadre horaire, des attentes floues et contradictoires, et des objectifs inatteignables. On pourrait se dire qu’un meilleur management nous aiderait à sortir de l’ornière, en posant un cadre plus précis et plus solide, mais à mon sens c’est une fausse piste. Notre vocation ne se laisse pas cadrer. Prenons un cas d’école : un pasteur va faire ses courses au marché pendant son jour de libre et rencontre une personne qui veut lui confier ses soucis. Le pasteur ne peut pas lui répondre : « désolé c’est mon jour de congé, lâchez-moi la grappe », cette parole serait inaudible. Notre vocation dépassera toujours le cadre qu’on lui a fixé, et pour cause ! Notre vocation, c’est d’annoncer l’Évangile. Non pas seulement en paroles, mais aussi en actes, en montrant de l’amour, en accompagnant, en écoutant. Non pas seulement à la communauté dont nous avons la charge, mais au monde entier. Non seulement nous avons à répondre aux attentes, mais nous avons à en susciter là où il n’y en a pas suffisamment. C’est une responsabilité infinie ! Tenter de délimiter cette responsabilité est une perte de temps et d’énergie, cela sonnera toujours faux. Ne ferions-nous pas mieux d’accepter que notre responsabilité est infinie, mais que nous vivons de la grâce ? Ainsi nous serons débarrassés du souci d’atteindre nos objectifs, car nous saurons que c’est impossible. A la place, nous nous demanderons : qu’est-ce que je peux donner, qu’est-ce que je ne peux pas donner? Qu’est-ce que je prends en main, qu’est-ce que je remets aux autres et à Dieu ? Cela nous poussera à nous écouter nous-mêmes, à être aussi attentif à la santé de nos collègues. N’est-ce pas la meilleure prévention contre le burn-out ?

Un cadre bien sûr, il en faut un, mais pour nous coordonner et veiller sur chacun, pas pour distribuer des points et des malus, ou pour pinailler sur le comptage des jours de congés ! Si nous cessions de voir le pastorat comme un travail, et si nous considérions notre traitement non pas comme un salaire qui récompense un travail, mais comme une aide sociale nous permettant de nous consacrer à notre vocation, cela ne permettrait de jouer avec le cadre qui nous est donné de façon beaucoup plus libre. Nous pourrions par exemple trouver une solution simple pour les mi-temps dans notre Église : si quelqu’un a besoin de travailler moins pour pouvoir s’occuper de ses enfants, d’un proche ou pour une autre raison, qu’il le fasse… avec le salaire complet que lui verse le ministère de l’intérieur. Travailler deux fois moins pour le même traitement, impensable ! Voilà qui serait vraiment… vraiment… chrétien !

Si les pasteurs veulent être considérés comme des travailleurs, c’est aussi dans l’espoir de donner une certaine légitimité à leur profession. Ils ont trop souvent entendu que le pasteur travaille une fois par semaine et fait sonner les cloches pour le faire savoir. Alors quand ils m’entendent dire qu’en fait, nous les pasteurs, ne travaillons pas du tout, il y a de quoi sauter au plafond ! Mais si, au lieu de quémander la légitimité et la reconnaissance censée aller de pair avec une activité professionnelle, nous nous placions plutôt du côté des proches aidant, des mères et pères au foyer, bref de tous ceux et celles qui mouillent leur chemise mais qui ne sont pas reconnus parce qu’ils n’exercent pas un métier ? Plus consciencieux et fidèles que n’importe quel professionnel, ne sont-ils pas pour nous des modèles plus intéressants que les travailleurs ? Ces personnes nous mettent sur la voie d’une autre manière d’exercer nos responsabilités, non par acquis de conscience professionnelle, mais simplement par amour.

Le monde du travail pollue depuis trop longtemps notre pratique du ministère pastoral. Il est temps d’inverser la vapeur, de faire de notre vocation si particulière une remise en cause radicale de notre rapport maladif au travail. A la brûlure du burn-out, opposons cette flamme d’amour qui vient de Dieu, et qui, comme lui buisson ardent, brûle en nous sans nous consumer.

© Canva

Les réflexions du même thème

Une Église d’occasion ?

Ces dernières années nous conduisent à revoir la vie paroissiale, à expérimenter de nouvelles formes de témoignage, à aussi considérer autrement la distance et la proximité. Pour cela, je me retrouve bien dans l’expression « Église d’occasion ».

Vie d'Église Pierre Magne de la CroixIl y a 11 mois