Retour aux réflexions

L'auteur Christian Krieger

Pasteur, vice-président de l'UEPAL, président de l'Église protestante réformée d'Alsace et de Lorraine, président de la Fédération protestante de France, président de la Conférence des Églises européennes

Thème de la réflexion :

Un temps de rupture

Cette rentrée est venue marquer l’écoulement du temps tout en soulignant la nouveauté qui survient.

Il est d’usage de distinguer le temps cyclique, qui revient comme les saisons de nos existences au rythme des années, du temps linéaire, qui inexorablement avance de la naissance à la mort. La Bible, notamment, nous parle d’un troisième temps, le Kairos, ce moment où l’action de Dieu fait irruption pour accomplir son dessein, ce moment en rupture avec temps continue cyclique ou linéaire. Dans l’Évangile de Marc, Jésus commence sa prédication en disant « le kairos est accompli, le règne de Dieu s’est approché ». Par extension, nous utilisons le terme kairos pour parler d’un moment opportun, d’une occasion à saisir pour nous extraire de l’épaisseur du temps humain et de nos multiples préoccupations afin de vivre consciemment ce qu’offre le temps présent.

Cet édito de rentrée se situe à la croisée de ces acceptions du temps. La rentrée est l’un des moments symboliques du temps cyclique. L’édito de cette rentrée-ci sera mon dernier en tant que président de l’EPRAL, rappelant que les jours s’égrènent vers ce moment où notre temps se finit. En effet, ce 24 septembre 2022, le Synode de l’Église réformé élira la personne appelée à me succéder.

Et il y a dans le moment présent de la rentrée de cette rentrée, quelque chose d’unique, qui porte la marque d’une rupture. Le 13 septembre 2022, le Comité Consultatif National d’Éthique (CCNE) a rendu un avis qui ouvre la possibilité d’une aide active à mourir et a recommandé l’organisation d’une convention citoyenne. Les cultes, les associations, les mouvements philosophiques vont être amenés à entrer dans le débat pour faire valoir leur vision de l’existence humaine et de la vie. Au moment où nous sommes conviés à débattre, il vaut la peine de faire un rapide point pour situer les enjeux de ce débat.

Contrairement à certains pays européens, la France n’a jusqu’à présent jamais envisagé de dépénaliser ce que l’on appelle couramment l’assistance au suicide, et ce malgré une pression constante de certaines associations et une demande croissante de la population. Jusque-là l’orientation politique du CCNE et des gouvernements successifs a privilégié le développement des soins palliatifs, ces soins actifs délivrés dans une approche globale de la personne atteinte d’une maladie grave, évolutive ou terminale. Ces soins ne visent qu’au confort du malade. Leur objectif est, au moment de la fin de vie, de prévenir et de soulager les douleurs physiques, les symptômes inconfortables ou encore la souffrance psychologique. Dans les situations de personnes souffrant d’une affection grave et incurable, dont le pronostic vital est engagé à court terme (quelques jours à 2 semaines) et subissant une souffrance réfractaire aux traitements, la loi Leonetti-Clayes de 2016 permet le recours à une sédation profonde et continue.

En France, les Églises ont amplement soutenu cette visée, y voyant une manière d’humaniser la mort. Elles ont régulièrement appelé à des mesures sanitaires pour remédier à l’insuffisance des moyens alloués au développement de ces soins palliatifs.

La nouveauté de l’avis du CCNE réside dans le fait de proposer une aide active à mourir pour « les personnes majeures atteintes de maladies graves et incurables, provoquant des souffrances physiques ou psychiques réfractaires, dont le pronostic vital est engagé à moyen terme » (on parle alors de quelques semaines, voire quelques mois). La rupture se situe précisément dans le passage de l’accompagnement au mourir à l’aide active à mourir. Une rupture fondamentale qui fera débat, pas seulement au niveau des cultes, mais aussi au sein du corps médical.

La Fédération Protestante de France a travaillé cette question depuis de nombreuses années. Elle est pleinement mobilisée pour contribuer au débat de la convention citoyenne et appelle ses membres à l’être avec elle. Dans un communiqué* publié le 14 septembre, elle a réagi à l’avis de la CCNE et réaffirmé les principes structurants qui guident sa réflexion éthique à propos de la fin de vie.

  1. Dieu est à l’origine de toute vie. Pour les chrétiens, la dignité est intrinsèque à toute personne parce que créée à l’image de Dieu ; elle ne s’acquiert, ni ne se perd.
  2. La vie est un don, une grâce. Elle s’inscrit dans une interdépendance, où chacun est, à la fois et successivement, aidé et aidant.
  3. La finitude est un élément structurant de la condition humaine.
  4. Le principe de la compassion fraternelle avec les plus vulnérables.

Le protestantisme est souvent seul parmi les religions à aborder un débat de société dans une posture ouverte, disposée à se laisser questionner, quand bien même l’enjeu du débat est clivant. Mais l’histoire du protestantisme ne nous a-t-elle pas enseigner combien il est important d’assumer nos dissensus dans un esprit d’unité, non une unité uniforme, mais une unité réconciliée en Christ.

Bon vent à l’UEPAL dans le temps qui avance.

 

* Communiqué de la Fédération Protestante de France : cliquez ici

Photo : Andréas BRUN / Unsplash

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